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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 09:01

Lettre de Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan. 
Bayonne, lundi 17ème de mars 2014

Vous me demandez, ma chère enfant, si j’aime toujours bien la randonnée. Je vous avoue que j’y trouve des plaisirs toujours renouvelés.

 

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.


Ainsi, ce matin, à l’heure où blanchit la campagne, solidement chaussée et makilas en mains, je me suis aventurée sur un ancien chemin romain, accompagnée de 15 habiles marcheurs. Nous partîmes d’une sorte de chapelle que les braves habitants basques de la considérable paroisse d’Olhette, du diocèse de Bayonne, ont nouvellement construite au pied de la Rhune (Larrun) et qu’ils ont dédiée à San Mixel de Garikoitz (environ 50 m et des poussières).

Vous le savez, je n’écris pas que pour vous. Il se pourrait que je sois publiée un jour. Afin de ne pas ennuyer les futurs élèves du royaume de France, et avec votre permission, ma chère enfant, j’exprimerai les longueurs, non pas en pied, toise, perche ou lieue, mais en mètre (m) , une unité révolutionnaire dont nous sommes plus accoutumées.

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Je voudrais, ma bonne, que vous vous figuriez l’accoutrement de mes compagnons. Certains se servent de curieux appareils sur lesquels ils prétendent pouvoir lire l’altitude, comme le faisait notre regretté Blaise Pascal. D’autres collent ces mêmes ustensiles à l’oreille pour converser à voix basse avec des personnes qu’on ne voit même pas. Ils ont aussi des bâtons métalliques bariolés qui restent quelquefois plantés entre deux pavés disjoints. Tous portent des besaces dans le dos, confectionnées dans d’étranges matériaux, qu’ils remplissent de toutes sortes de choses superflues. Bien qu’il fasse plutôt frisquet, un des hommes a même revêtu une sorte de culotte courte, sans doute par commodité.

Il y a des nobles dames et des gentilshommes. Tout ce beau monde est plutôt jeune, fait au tour, la figure avenante. Vous auriez pu cependant vous amuser de quelques cheveux blancs sous les drôles de bonnets. Aucun homme ne porte de perruque. Quant aux dames, elles portent des coiffures courtes. En effet nos deux guides nous ont assuré qu’il se pourrait qu’on rencontre des ronces, du millepertuis ou des arbres en travers de notre chemin.

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Notre cohorte longea d’abord le cours d’un torrent pavé de truites et bordé d’écrevisses. Nous donnâmes assurément un charmant spectacle dont durent se divertir les bêtes sauvages réfugiées derrières des arbres immenses que l’acharnement des habitants et le climat océanique de la contrée rendent difformes. Je vous laisse m’imaginer, en cet équipage, franchir des errekas à gué, passer un charmant petit pont de bois au péril de ma vie et, soudain, me retrouver au Royaume d’Espagne. Le croirez-vous, chère âme, nous passâmes en Espagne sans aucun contrôle entre les bornes frontières 18 et 19 (154 m).

 

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Faisant marcher nos jambes et nos têtes, nous parvînmes en un lieu retiré, très prisé des joyeux fêtards du jour de Dieu. Ce lieu appelé Inzola (165 m) est une institution dans la région. Un ibérique y tient une auberge où il paraît qu’on déguste le meilleur mouton pour l’équivalent de 15 sols, café compris.

Nous obliquâmes ensuite vers l’est par un sentier nommé GR 10, balisé aux couleurs des émeutiers et du Roi. Pavé par le Diable en personne, pentu à l’extrême, il me fit vivement regretter ma chaise à porteurs. Le manque d’exercices et le déficit d’air à cette altitude manquèrent me faire défaillir. Toutefois, il n’en fut rien. Je retrouvais mon allant lorsque je vis apparaître la magnifique colline de Ziburumendi sur notre gauche.

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Croyez-moi si vous le pouvez, je parvins dans les premiers au col de Deskargakolepoa (272 ou 273 m selon les cartes que les guides consultèrent sous nos yeux). Là, sommairement installés sur des pierres, nous mangeâmes un fruit allongé et jaune qu’il est indispensable d’absorber en pareil cas pour soutenir la production de nos colonies. Une sorte de rite qui protégerait aussi des dangers de la montagne. Cependant, il est bien recommandé par la Faculté d’enlever la peau avant ingestion. Le nom de ce lieu constitue par ailleurs un pléonasme que vous aurez la bonté de me pardonner.

 

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Nous constatâmes amèrement qu’un célèbre monument avait été cassé par des vandales depuis notre dernier passage. Vous souvenez-vous de cette histoire que je vous ai contée l’autre jour à propos de cette plaque de Marinette qui avait disparu du Gorospil ?

Reprenant le chemin vers le sud, nous élevant graduellement, nous pûmes constater, en nous retournant vers Bayonne, que l’air y est limpide. Un endroit moins pollué que notre montagne où les écobuages incessants obscurcissent le ciel.

 

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Peu après, nos débouchâmes, par un porte ménagée entre deux houx magnifiques, sur un petit plateau nommé Yasola (390) près de la borne frontière 21. De ce point, la vue s’étend énormément. Ce matin on distinguait même le principal centre commercial frontalier d’Ibardin (prononcez Ibardine en chantant la dernière syllabe pour faire plus « local ») dont l’installation a tant déplu à Monsieur de Colbert. A deux pas d’où nous étions alors, un autre commerçant ibérique se fait fort, les jours d’ouverture, quand il n’est pas à la chasse, de vous régaler avec du jambon. Nous ne pûmes voir que sa charrette tirée par 4 fois 4 bœufs qu’il était en train de décharger. Sur les conseils de nos guides, nous nous désaltérâmes d’un peu d’eau fraîche.

Je vous entends dire, ma chère enfant, comme M. Molière : « Mais qu’allait-elle faire dans cette galère ? ». Sachez qu’à deviser avec ses compagnons, à admirer ce qu’il nous est donné de contempler, on ne voit pas la dureté du chemin. J’étais au désespoir de ne pas vous avoir eue à mon côté dans ce moment magique.

Le chemin continua un temps, vers une bergerie, point culminant de la sortie (458 m), où nous fîmes une petite halte à l’ombre de beaux arbres. Par le sud, puis l’ouest sur la ligne de partage des eaux, en descente, nous gagnâmes rapidement un superbe endroit appelé « Area recreativo en la vertiente norte de Lizanabarra » (280 m), tout près du col de Lartxin.

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Nos gens avaient dressé les tables dans la matinée puis s’étaient retirés. Ils avaient aussi construit nombre de curieux édicules verts. Nous crûmes un moment qu’on allait tirer un feu d’artifice en signe de bienvenue en Espagne. Mais il n’en fut rien. Nous n’eûmes donc plus qu’à nous asseoir pour prendre notre repas. Je préfère ne pas vous raconter ce que nous engloutîmes, tant le parcours nous avait ouvert l’appétit. Nous fîmes bonne chère. Vers la fin du repas, il nous fut donné d’assister à un spectacle équestre ravissant présenté par deux petits chevaux du cru, l’air renfrogné mais si amusants. Le tout dans un décor des plus féeriques.

 

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Reprenant nos esprits, nous continuâmes notre route vers le nord. Sur le rive gauche du torrent-erreka de ce matin.

C’est sur ce parcours que nous découvrîmes une profusion de plantes et de fleurs que je serais bien incapable de vous nommer. Notre guide principal m’apprit avec le sourire que la botanique est une science somme toute fort simple. Il suffit de répéter le nom de la plante et de compléter par un adjectif. Ce que vous et moi appelons naïvement houx et fragon se dit ici houx houx commun et petit houx petit houx vulgaris. Avec mes nouvelles connaissances, je compte faire un malheur à mon retour à la Cour.

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.
Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Sachez aussi qu’une des nobles dames qui nous accompagnait se retrouve souvent en retard sur les autres marcheurs. La raison en est qu’elle utilise un boîtier pour faire instantanément des images de toutes les fleurs écloses sur son chemin. Elle m’a affirmé que ce boîtier remplace avantageusement le peintre, le chevalet, la toile, la peinture, la palette et les pinceaux. Ce que j’ai pu vérifier sur le champ. Cette personne connaît toutes sortes de plantes qui peuvent être utilisées pour soigner le poumon, le cœur, le foie, pratiquement tous les viscères du corps humain. On peut aussi en faire du parfum bien qu’elles n’aient aucune odeur. L’ayant prise à part, je lui ai recommandé de ne pas trop ébruiter sa science. Notre Roi Louis est magnanime, mais il faut savoir rester prudent. Pas loin et il n’y a pas si longtemps, on en a brûlé des femmes en place publique pour moins que ça.

Chapelle d'Olhette vers Ouest Rhune. Lundi 17 mars 2014.

Nous atteignîmes le plat vers une troisième auberge (168 m), idéalement située en aval d’une décharge d’ordures ménagères plus ou moins abandonnée. On dit que l’Ibère qui tient cet établissement confectionne le meilleur pâté du Royaume d’Espagne. On y aurait aperçu le Roi Juan Carlos, se reposant, de retour de sa dernière chasse au lion. Certains avancent aussi avoir constaté que la population de chats diminue à mesure que le nombre de clients augmente. Repassant par la première auberge aperçue ce matin depuis l’autre rive, nous regagnâmes tranquillement notre bon Royaume de France. Puis la chapelle de départ apparut entre les arbres.

Il nous fut dit au changement de chaussures, que nous avions parcouru entre 13 et 14000 m, escaladé environ 500 m et marché un peu plus de 5 heures. Ne m’en veuillez pas si vous trouvez ces chiffres exagérés.

Si par quelque hasard de la vie, il vous arrivait de vous rendre au Pays Basque et que vous souhaitiez comme moi randonner dans ces vastes montagnes, je vous recommande de vous adresser à Jacques et Etienne. Ils connaissent la montagne comme leur poche, sont solides gaillards et d’un commerce très agréable.

Je ne peux bavarder avec vous plus avant. Mon voisin, le baron Cégéaire de Tarnos m’a mandée pour une petite fête qu’il donne ce soir dans une salle obscure en l’honneur du printemps.

Mon cher ange, je vous quitte en vous serrant fort dans mes bras, toute remplie des belles choses de ma journée au grand air. Embrassez le Comte.

La Marquise.

Copie envoyée par Jean-Louis L.

Les photos :

Alain R : lien

Mado : lien

 

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